Gloria Cigman : « Un pont entre les siècles »
Maître de conférences, puis chargée de recherche honoraire en littérature comparée à l’université de Warwick (Grande-Bretagne), Gloria Cigman s’est particulièrement attachée à un des pélerins des « Contes de Canterbury » de Chaucer, un des textes les plus populaires du Moyen-Âge britannique. Dans son roman « Il était une femme, » elle nous révèle Alison, un personnage haut en couleurs, femme passionnée, pleinement intégrée à son époque, mais actrice d’un conte aux accents universels.
Tout au long de l’histoire d’Alison, semée de lourds secrets et de nombreux drames, Gloria Cigman dépeint avec justesse et émotion l’art difficile d’être femme.
Calleva : Gloria Cigman, quel parcours vous a amené à la littérature médiévale ?
GC : J’ai surtout connu des accidents du destin ! Mon éducation très formaliste a été mise à mal par une enfance de temps de guerre, et un talent certain pour le dessin m’a conduit vers les écoles d’art au lieu de l’Université.
Ensuite, j’ai travaillé dans la publicité. J’y ai passé de bons moments, mais j’étais convaincue que c’était une perte de temps. Cette constatation m’a poussée, vers l’âge de trente ans, à me rapprocher de l’Université, grâce aussi à l’aide d’une généreuse bourse d’État. J’ai obtenu une licence en Langue Anglaise et Littérature, un cursus que nous appelons « de Beowulf à Virginia Woolf » (c’est-à-dire depuis la pré-Conquête jusqu’à nos jours), à l’université de Londres.
Ma passion dominante, parmi tant d’autres, a été la littérature médiévale, passion qui m’a conduite jusqu’à des études supérieures, à Oxford, autour du thème « littérature et autres écrits dans les manuscrits d’avant l’invention de l’imprimerie ». J’ai aussi étudié de près l’histoire de l’art.
EC : Pourquoi vous être passionnée pour le quatorzième siècle ?
GC : On m’a souvent demandé pourquoi j’ai choisi d’explorer la période médiévale après avoir étudié toutes les merveilles de plus de dix siècles de littérature anglaise. Bien sûr, chaque période historique peut être vue comme une « période de transition, » mais pour moi, les XIVe et XVe siècles nous ont apportés des mutations durables ; celles-ci ont été inspirées par les hérésies militantes, par le pouvoir et la voix accordés aux classes les plus basses de la société, par les reculs démographiques massifs dus à la peste noire, par l’émergence d’une classe moyenne et par la montée de l’alphabétisation.
EC : L’héroïne de votre roman, Alison, est directement issue d’un récit du XIVe siècle. Pourtant, son histoire renvoie à des thèmes universels. Croyez-vous que certaines aspirations, certains types humains soient immuables, d’une époque à l’autre ?
GC : J’ai rencontré Alison pour la première fois parmi les pèlerins des Contes de Cantorbery, de Geoffrey Chaucer. Tous y sont qualifiés par leur vocation ou par leur statut social. Tous, sauf Alison. Elle, elle est qualifiée par les premiers mots qui l’introduisent : « A wyf ther was » (littéralement : « Il était une femme »). Comme pour le mot « femme » en français, « wyf », dans l’anglais du XIVe siècle, signifie à la fois « épouse » et « personne de sexe féminin ».
J’ai calculé que, au moment où on la découvre dans l’histoire de Chaucer, Alison a déjà la cinquantaine. Chaucer lui accorde beaucoup plus de temps et de place qu’à n’importe quel autre pèlerin. De façon tout aussi exceptionnelle, il lui permet de tenir un long discours autobiographique, avec ses mots à elle. Ce qu’elle dit est non seulement fascinant, mais aussi alléchant : le lecteur de Chaucer voudrait en savoir plus. Voilà pourquoi j’ai « construit » la vie d’Alison, de sa naissance à sa mort, en n’omettant aucun des détails de Chaucer, mais en cherchant, en elle, ce qui avait pu faire d’elle la femme qu’elle était.
Est-ce parce que c’est une femme que j’ai choisi d’écrire sur Alison, plutôt que sur n’importe quel autre pèlerin ? Certainement, bien que je réserve aussi une place, dans le roman, à plusieurs de ces pèlerins, y compris au frère corrompu, à la prieure, et au sixième mari d’Alison. Chez Chaucer, Alison dit à ses compagnons : « J’ai eu cinq maris ; le sixième sera le bienvenu, à quelque moment qu’il vienne ! » Dans mon histoire, plusieurs se proposent alors, et l’un d’eux gagne sa main (pendant que j’écrivais ce roman, certains de mes amis, qui connaissent bien Chaucer, s’amusaient à spéculer sur le pèlerin que j’allais choisir comme vainqueur). (rires)
On m’a souvent demandé à quel point l’histoire d’Alison rejoint la mienne. Eh bien c’est au niveau de la vie intérieure, là où les époques historiques n’ont pas d’influence, que je peux discerner des parallèles. Je m’en rends compte maintenant, bien que je n’en aie que rarement été consciente durant la rédaction.
EC : « Il était une femme » parle beaucoup de la condition féminine : êtes-vous féministe ? Que pensez-vous du statut des femmes d’aujourd’hui ?
GC : Si je suis féministe ? La réponse est « oui », forcément. À quoi pourrait bien penser une femme qui répondrait « non » à cette question ? Le nombre des possibilités, pour une femme, s’est accru au-delà de tout ce que la plupart des gens pouvaient imaginer avant les sixties : se marier ou pas ? Si oui, quand ? Avoir plus d’un partenaire ? Aucun partenaire ? Avoir des enfants ou pas ? Si oui, quand ? Bien des portes nous sont ouvertes, à présent. Et quand certaines ne le sont pas, nous les enfonçons à coups de pied !
J’ai eu la chance de profiter de cette mutation des espérances des femmes, à un point qui aurait été impensable pour ma mère ou pour beaucoup de mes contemporains. Cependant… il y a deux domaines d’expérience que l’on n’appréhende pas encore très bien. L’un est en rapport avec les conflits et les tensions que leur libération a apportée aux femmes : le manque de temps à accorder aux enfants, les tâches domestiques qui ne sont que rarement partagées à parts égales avec le mari ou le partenaire, s’il y en a un…
L’autre domaine, qui prolonge celui dont je viens de parler, est que la condition humaine n’est pas plus heureuse pour les hommes. Je l’ai dit une fois, à des collègues, lors d’une réunion du Groupe des Femmes de mon université. J’ai cru qu’elles allaient se mettre debout et me lapider ! Jamais auparavant, et jamais depuis, je ne me suis sentie à ce point persona non grata. (rires) D’ailleurs, au sujet des hommes, j’aimerais ajouter que je suis toujours très impressionnée, à Paris, par le nombre des pères seuls avec un petit enfant (dans le métro, dans le bus, dans les rues, dans les cafés), prenant plaisir à jouer un rôle que les pères des générations précédentes n’ont jamais voulu assumer.
EC : Dans votre livre, les sept maris d’Alison sont pourtant, pour la plupart, des hommes âgés, instables ou alcooliques… Pensez-vous qu’il existe des « hommes bien ? » Est-ce que vous croyez encore au prince charmant ?
GC : Chaucer ne nous dit pas grand’chose sur la manière dont les cinq mariages se sont présentés dans la vie d’Alison. Dans chacun de ces cinq mariages, tout comme dans les deux que j’ai rajoutés, j’ai fait intervenir à la fois la chance et le choix. Le fait que la plupart de ses maris soient des hommes âgés n’a plus trop d’importance, puisque peu à peu elle vieillit elle aussi.
Si je pense qu’il existe des « hommes bien » ? La réponse à cette question se trouve dans le roman. Aucun de ses maris n’était la personne indiquée pour Alison, à ce moment-là de sa vie, mais un seul d’entre eux a vraiment été mauvais. Vous voulez savoir si je crois au prince charmant ? Oui, bien sûr. On a quantité de preuves de son existence, non ? Blanche-Neige, la Belle au Bois Dormant, Cendrillon… Et on a tout autant de preuves qu’il finira par perdre ses cheveux, par se mettre à ronfler et par s’endormir devant la télé. (rires)
EC : Alison, d’un côté, ressent un besoin de foi et de vertus morales, et de l’autre, un fort appétit pour la vie et pour le sexe. Votre roman est rempli de cette lutte de sentiments qui sonne de façon très contemporaine : que diriez-vous de la foi et de la moralité d’aujourd’hui ?
GC : Je me représente le siècle turbulent dans lequel naît Alison comme le catalyseur de sa personnalité. Peut-être bien que l’instabilité et l’incertitude seront toujours le terreau d’un changement de coutumes et de valeurs. L’Europe est devenue méconnaissable après la seconde guerre mondiale, de même qu’après la Guerre Froide, et avec ces changements, sont venues des modifications dans les existences des individus. De ce point de vue, Alison est à la fois un produit de son temps et la manifestation d’une éternelle dichotomie, dans notre nature même, entre des aspirations opposées. Est-ce que la crainte qu’Alison éprouve pour les feux de l’Enfer relève exclusivement de son époque ? Je ne crois pas : personne ne niera que le souci de sa propre mortalité n’a pas disparu, malgré l’atrophie, historique, du sentiment religieux. Mon Alison est la proie de deux puissantes passions universelles : le corps et l’esprit ; le sexe, et l’ardent désir de piété.
EC : Des nuances, d’ailleurs, qu’il est difficile de transmettre dans une langue, dans une culture étrangères. Pour la traduction de ce livre, vous avez eu l’opportunité de travailler main dans la main avec Marthe Mensah. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ? Qu’est-ce que vous avez ressenti à l’idée que votre travail soit traduit dans une autre langue ?
GC : Dans le cadre de cette traduction, j’ai fait l’expérience du travail avec une personne au talent brillant, toujours délicieuse et infatigable : Marthe Mensah. On prétend que le poète anglais C. Day Lewis a dit « la traduction est la dixième des Muses ». Il avait raison, et je l’ai appris en voyant agir les surprenantes capacités de Marthe Mensah. Vous me demandez ce que je ressens à être traduite dans une autre langue : je vois toujours, là-dedans, quelque chose de miraculeux. Il y avait des moments où je lisais avec de la pure déférence ce que Marthe avait fait de mon texte. Il y a des moments où je suis persuadée que sa version est meilleure que la mienne !
EC : Pour finir, que voudriez-vous dire aux lecteurs français ?
GC : Je vous remercie d’avoir répondu à l’appel de mon livre. Assurément, Alison fut une des premières citoyennes européennes : non pas une diplomate, ni une industrielle, ni une militaire, ni une politicienne, mais une personne ordinaire, au même rang que le reste d’entre nous. Je pense à elle comme à un pont entre les siècles, et entre les deux côtés de la Manche. J’espère que vous aussi, vous la verrez comme telle.
À découvrir : Il était une femme, collection Traces.